Daniel LEUWERS
- 1 avr. 2023
- 7 min de lecture
et le concept du Livre pauvre
par Flora Aurima DEVATINE

Poète, tour à tour professeur de littérature française (en France à la Sorbonne Nouvelle et à l’université François-Rabelais de Tours, aux États-Unis, au Sénégal, et diplomate en Australie, Daniel Leuwers, né en 1944, a aussi une longue trajectoire de critique littéraire.
Il a de très nombreuses publications à son actif, dont plusieurs plaquettes poétiques depuis 1996. « Spécialiste de poésie de Rimbaud et Mallarmé, il a consacré plusieurs ouvrages à Pierre Jean Jouve, René Char, Arthur Rimbaud, Yves Bonnefoy. Il est également l’auteur d’une « Introduction à la poésie moderne et contemporaine et d’une Histoire de la littérature française, de Zola à Apollinaire. Deux de ses ouvrages traitent des « livres pauvres », Richesses du livre pauvre et Les Très Riches Heures du livre pauvre, Gallimard, 2008 et 2011 ». Par ailleurs, il est trésorier de l’Académie Mallarmé, membre du jury des Prix de poésie Ronsard, Tristan Tzara et Omar Kayyam, vice-président du PEN Club français et président de l’Association internationale de la critique littéraire (AICL) et du Grand Prix de la critique littéraire. »
Le livre pauvre
Le livre pauvre est un genre de livres d’artiste, présentant une illustration, véritable petite œuvre d’art exécutée par un artiste (dessin, croquis, peinture, photographie, collage,…) et une création poétique, manuscrite, par un poète. L’initiateur de ce concept a été lancé en 2002 par Daniel Leuwers, sensible au mariage entre la peinture et la poésie, et inspiré par les manuscrits enluminés de René Char dont il était l’ami dans sa jeunesse qui l’incitait à réaliser des livres d’artistes.
Le livre pauvre, composé d’une simple feuille de papier qui peut avoir différents formats, et être découpée puis pliée en deux, en trois, ou en accordéon, selon divers pliages au gré de l’inspiration de l’artiste, n’est pas exactement un livre, et il se distingue des livres ordinaires par plus d’un aspect. Il a pour caractéristique et particularité de n’avoir qu’une page, de n’avoir pas d’écrits de présentation des collaborateurs, artiste et poète, ni d’explication, de description de leurs œuvres, support et matériaux utilisés, ni de citation de texte, de traduction de mots. Et d’avoir sur la feuille ou la page intérieure du livre uniquement deux noms, ceux de l’artiste et du poète, et le nom de la collection à laquelle appartient le livre pauvre, avec la création poétique manuscrite du poète. Ensuite, ce livre œuvre d’art illustrée par un artiste, avec une création poétique écrite de la main de son auteur, n’est pas édité, ni imprimé, ni diffusé, ni distribué, ni déposé ni vendu dans une librairie. Le lecteur est livré à lui-même, et à lui seul il doit tout décrypter et tout décoder.
Il est qualifié de livre pauvre au vu de sa présentation et du faible coût de sa réalisation matérielle. Enfin, il est « hors commerce », et il n’existe qu’en quatre à six exemplaires manuscrits : un pour l’artiste, l’illustrateur, un pour l’auteur, et deux pour les collections, dont un exemplaire est destiné pour les expositions itinérantes visibles en France et à l’étranger toute l’année, et l’autre, conservé au Prieuré Saint-Cosme de Tours - Demeure de Ronsard, lieu de conservation de tous les livres pauvres, dans la commune de La Riche dans l’Indre-et-Loire en région Centre-Val de Loire.
Cependant, au-delà de tous ces aspects étonnants, et des détails déroutants qui rendent difficile l’accès au livre pauvre, il reste l’œuvre d’art de l’artiste, et l’écriture avec la création poétique, manuscrite du poète, lesquelles retiennent l’attention, interpellent, et amènent à apprécier. Les livres pauvres existaient au début uniquement en langue française, mais avec l’arrivée des œuvres de peintres du monde entier, rapidement sont apparues d’autres langues dont l’anglais, le grec, le flamand, le portugais (du Brésil et du Portugal), le chinois, l’hébreu, le serbe, l’albanais, et quelques mots en tahitien. Pour la valorisation, la mise en exergue des livres pauvres, ceux-ci sont réunis et exposés régulièrement dans des musées, et certains font l’objet d’une publication dans un catalogue d’exposition qui dès lors présente les différentes collections, les œuvres, les artistes et les auteurs.
Car les livres pauvres sont lancés par collection par leur concepteur qui alors fait appel à un ensemble d’artistes et de poètes. En général, Daniel Leuwers définit les collections d’ouvrages à partir du titre ou d’une citation empruntée à l’œuvre d’écrivains, plus particulièrement, à des poètes. Ainsi, longtemps, dans les débuts de leur lancement, « les collections des livres pauvres étaient mises sous le patronage de Mallarmé et placées sous l’aile de Ronsard (1) » :
Dans le tandem artiste et poète, écrivain, protagonistes mis en relation par le concepteur Daniel Leuwers, l’initiateur du livre pauvre est l’artiste illustrateur. C’est lui qui choisit la configuration de la feuille et son moyen d’expression entre dessin, aquarelle, peinture, collages, gravure, calligrammes, photographie,… et les divers procédés à utiliser. Il a ainsi la part belle du livre pauvre, et par son pouvoir créatif, il domine l’œuvre. Quant à l’intervention du poète, elle se limite à quelques fragments de prose, poèmes, textes courts.
Les innombrables livres pauvres/livres d’artistes font l’objet parfois de donation à un musée, par son concepteur. Il en a été ainsi en 2017 de la collection Les Immémoriaux, en hommage à Victor Segalen : elle a été offerte par Daniel Leuwers au Musée Paul Valéry de Sète avec une exposition de plusieurs centaines de livres pauvres, auxquels s’étaient ajoutées par la suite d’autres œuvres dont celles des artistes Viri Taimana, et Jean-Daniel, dit Tokai Devatine avec les poèmes de Flora Aurima Devatine, dans « un dialogue incessant entre les vivants et les morts », le proche et le lointain.

« Les Immémoriaux ».
Artiste : Viri TAIMANA.
Poète : Flora Aurima Devatine.
‘O vai ‘oe ? MĀMŪ !
Qui es-tu ? CHUT ! SILENCE !
Mon Nom est MŪ.
Je ne suis pas MĀMŪ, le silence au corps d’argile.
Je suis MŪ, doigt sur la bouche, silencieux en dolérite,
indistinct dans le basalte noir, dont le souffle des dieux
aux yeux mi-clos, et la sonorité des mots à la croisée des langues,
percent, font revenir en mémoire la lumière de la pensée,
la réflexion, la conscience.
Je suis MŪ, silence conscience de ma présence au monde,
de l’avancée, de l’investissement et de la résistance
de mon corps ventru, ‘opumarama, de lumière.
Je ne suis pas des Immémoriaux, le spectre,
et de la mémoire, le fantôme des promeneurs de nuit.
Je suis MŪ, « Silence de quelqu’un qui a quelque chose à dire et qui se tait » ;
silence qui ne tait pas mes mots,
silence qui me parle.
Je suis MŪ, lieu de la parole pendant que je fais silence ;
silence de la mémoire tabouée,
silence de la parole confisquée ;
reconquises, ressourcées par les créateurs, écrits, arts et poésie.
Je suis MŪ, silence pensant.
MŪ le silencieux, n’est pas morosité.
MŪ, silence, ne fait pas perdre le sens ni l’essence.
MŪ n’est pas rupture.
MŪ est accord, continuité entre silence et parole ;
MŪ est vie, mouvement intérieur en phase
avec le temps pour reprendre la mer.
Je ne suis pas MĀMŪ,
le silence imposé à la mémoire d’hier.
Mon Nom est MŪ.
Je profonde,
Je m’épands,
Je m’abysse.
Je suis MŪ, silence.
MŪ, c’est l’histoire,
mon histoire,
d’aujourd’hui.
« Les Immémoriaux »
Artiste : Jean-Daniel Tokainiua Devatine
Poète : Flora Aurima Devatine
Dans la quiétude d’un instant suspendu.
Dans la quiétude d’un instant suspendu,
Rayonnement lumineux du soleil couchant,
Traits nitescents de l’arc en ciel.
Des plasticiens, poètes, à l’instar de Teri’i, en appellent
A l’aurore, à la conscience, à l’imaginaire : prendre la mer,
Être ce que l’on est, ce que l’on pense que l’on est.
Le rose magenta vire, le cyan se joue de la mer
Bleue nuit, des feux du couchant ; tempêtes, orages,
Déferlantes, le cyan se joue du besoin d’exister,
De la manière îlienne d’être au monde, libre
De penser, de rêver, de projeter, d’imaginer.
L’œuvre, cheminement intérieur, colorée et moderne,
Des bouleversements, la synthèse, est une impression
Acrylique de ta’ovala, d’où tout part, pandanus tressé,
Tel un pont entre passé et présent, d’un nouvel équilibre,
Rythme et harmonie, à l’œuvre, pérennité, à l’homme.
Par aquarelle, invention de l’esprit, création de l’artiste,
Du ciel éclatant, des reprises épurées, colorées,
Et des plumes de pectoraux, ornements de taumi,
Des héros conquérants ; enfin, ni commencement ni fin,
Cercles et ronds par pressage, empreintes de sections
De canne de bambou, de vivo, motifs de décor de tapa,
Lieu de vérité où tout revient, de l’implacable roue.
Entre ciel et mer, calme et tourmente, entre couleurs,
Formes, figures, matériaux et techniques, en diverses parties
Des Immémoriaux, tout est fibres, tout fait lien, social,
Culturel, spirituel : omniprésence du battoir à tapa de Tahiti,
De ses stries spécifiques, encrées, pressées, débordées
Sur chaque page, véritable circumnavigation océanienne,
Dont l’impression qui finalise l’œuvre, expose l’odyssée.
« C’est une aspiration, un vœu pour la nouvelle société en devenir. Les marques ou stries du battoir rappellent que l’individu façonne sa vie et son monde. » (Tokai Devatine)
Notes :
Teri’i : Térii le Récitant, personnage des Immémoriaux.
ta’ovala : natte en pandanus tressé attachée à la taille des hommes, et faisant partie de la tenue traditionnelle tongienne.
taumi : « pectoral, ornement plat sur la poitrine qui était aussi utilisé par les guerriers pour se protéger » (Académie tahitienne). Certains pectoraux étaient ornés de plumes noires, rehaussées par quelques rares plumes, rouges et jaunes.
vivo : « flûte nasale, instrument de musique traditionnel » en bambou (Académie Tahitienne)
tapa : étoffe végétale fabriquée par battage de l’écorce de certains arbres : aute, ‘uru, ‘ora,…





MAMU
Sculpture de Viri TAIMANA.
La sculpture MAMU a fait partie des œuvres exposées à la Faculté Lettres et Sciences Humaines VICTOR-SEGALEN, Université de Bretagne Occidentale (UBO), à l’Exposition Manava II. Art contemporain polynésien (Tahiti), du 5 au 19 décembre 2019, à Brest.
Viri TAIMANA s’est inspiré de sa sculpture MAMU pour réaliser son œuvre pour la Collection « Les IMMÉMORIAUX » de Daniel LEUWERS, initiateur du concept « livres pauvres », « ces créations manuscrites, originales et hors commerce » n’existant qu’en 4 exemplaires.
1 - Stéphane Mallarmé, Paul Valéry, René Char, Michel Butor, Pierre Reverdy, etc. Les premiers poètes à y participer furent : « Jacques Dupin, Yves Bonnefoy, Michel Butor, Annie Ernaux, Michel Tournier, François Cheng, Pierre Bergounioux, Zéno Bianu, Michel Deguy, Pierre Dhainaut, Jean Joubert, Nuno Júdice, Gilbert Lascault, Cédric Lerible, Werner Lambersy, Salah Stétié, Frédéric-Jacques Temple,... » avec « des peintres comme Alechinsky, Cueco, Titus-Carmel, Velickovic, Claude Viallat, Jean Anguera, Jean-Gilles Badaire, Georges Badin, Pierre Dubrunquez, Rachid Koraïchi, Henri Maccheroni, Jean-Michel Marchetti, Stéphane Quoniam, Jean-Marc Scanreigh… », et au fil des années, suivis par toute la jeune création internationale… peu à peu impliquée dans la réalisation de livres pauvres.


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