MARUAO, les ailes de l’infini, Poèmes et écrits bilingues de Flora Aurima Devatine et études sur son œuvre
- bureau Nahei
- 1 avr. 2025
- 5 min de lecture
par Patricia BENNEL

Qui, en Polynésie, ne connaît pas Flora AURIMA-DEVATINE, écrivaine, chercheuse, enseignante, membre de l’Académie tahitienne dès sa création en 1972 (elle en fut la Directrice entre 2017 et ces derniers mois), à l’origine de la création en 2002 de l’association et de la revue Littéramā’ohi avec six autres membres créateurs ? Elle fut récompensée par le prix HEREDIA de l’Académie française en 2017 pour son recueil AU VENT DE LA PIRIROGUIÈRE-TIFAIFAI (éditions Bruno Doucet 2016), décorée de l’Ordre de la Pléiade, Ordre de la francophonie et du dialogue des cultures, qu’elle reçut de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie en 2023 et de bien d’autres décorations encore.
Enfant du Fenua Aihere, devenue professeure d’espagnol, impliquée dès les années 1970 dans la naissance du renouveau culturel polynésien, elle est une figure incontournable de la culture polynésienne et pourtant, peu de personnes, jusqu’à novembre 2022 ont eu vraiment accès à un ensemble assez exhaustif de ses écrits.
En effet, dévouée à ses nombreuses tâches, menant de front son rôle de maman de six enfants, son travail d’enseignante et de chercheuse et son combat inlassable en faveur de sa langue et de sa culture, elle publia assez peu dans des recueils : Humeurs (1980, publié sous le pseudonyme de Vaitiare) est aujourd’hui introuvable, Tergiversations et Rêveries de L’écriture orale, Te Pahuo Hono’ura (éditions Au Vent Des Îles) parut seulement en 1998 et Au Vent de la Piroguière - Tifaifai (éditions Bruno Doucet) ne fut publié qu’en 2006.
Entre temps elle publia dans Littéramā’ohi, dans des colloques, intervint dans de nombreux évènements culturels en Polynésie et dans divers pays - c’est une ‘ōrero (oratice) hors pair - mais il n’était pas facile avant fin 2022, à moins d’avoir suivi de près tout son parcours, de se faire une idée de l’œuvre de cette poétesse et de l’évolution de son écriture.
Donc, Littéramā’ohi, sous la direction d’Estelle CASTRO-KOSHY, qui en écrivit la préface, entreprit, pour rendre hommage à cette auteure majeure, un travail gigantesque afin de publier en novembre 2022, sous le titre de MARUAO, Les ailes de l’infini, un ouvrage qui réunit dans une première partie, de nombreux textes poétiques extraits de chacun de ses recueils ainsi que des textes inédits ou non publiés, des articles parus dans diverses revues. Tous les textes écrits en français sont traduits en anglais (traductrice principale Jean ANDERSON) et les poèmes écrits en tahitien sont traduits en français et en anglais.
Dans une deuxième partie du livre sont publiées des études sur l’œuvre de Flora AURIMA-DEVATINE ou sur un poème spécifique par les chercheurs. Tous les articles sont en bilingue (français-anglais).
Enfin dans une troisième partie on trouve des hommages de différents auteurs.
Ce livre comporte aussi des illustrations dont certaines proviennent de membres de la famille de Flora AURIMA-DEVATINE, y compris un de son fils Tokainiua DEVATINE et deux de ses petits-fils.
Après les éloges rédigés par Malik NOËL-FERDINAND et Charlotte JOUBLOT-FERRÉ Estelle CASTRO-KOSHY, dans une longue préface, présente les diverses parties du livre.
D’abord les poèmes et essais de Flora AURIMA DEVATINE dont certains n’étaient parus que dans des revues. Il faut signaler par exemple le magnifique poème « fondateur » Te Manava Ihotupu/La Conscience Polynésienne écrit en 1977, directement, comme en réponse au texte d’Henri HIRO ‘Oihanu ē, lu la veille lors de la première soirée du Café Cabaret sur la scène du petit Théâtre de la Maison de la Culture. Il fut dit par l’auteure dès la deuxième soirée et ce texte émut beaucoup Henri HIRO et fut inséré dans le rapport pour l’UNESCO sur « la conservation du patrimoine culturel et le développement des cultures. On trouve également le poème éponyme Maruao, des textes extraits du recueil de 1980 Humeurs devenu introuvable et même un poème écrit directement en anglais lors d’un voyage en Irlande, pays de certains de ses ancêtres : Travel Diaries from Ireland dont les quatre dernières lignes sont écrites en français et traduites par Jean ANDERSON. Les autres poèmes sont issus de recueils publiés.
Les essais : l’essai Identité est une longue suite de poèmes qui évoquent entre autres les difficultés que rencontra l’auteure dans son enfance pour que soit orthographié son nom URIMA ou AURIMA et comment son prénom se trouva souvent changé par des interlocuteurs inattentifs. Lui fait suite un long essai très riche intitulé : Langues, Oralité, Littéramā’ohi : Ramées de littérature(s) polynésienne(s), qui comporte dans la partie « Oralité » des extraits de pariparifenua (éloges de la terre) déclamés dans un ‘ōrero (discours traditionnel) en tahitien et en français. Enfin un texte sur le célèbre roman de Loti Rarahu ou Le Mariage de Loti qui, comme celui que publia Chantal T. SPITZ dans pensées insolentes et inutiles, exprime le rejet de cette œuvre « d’un écrivain en mal d’exotisme ».
Suivent en deuxième partie des études très diverses puisque Goënda TURIANO-REEA (maître de conférence à l’Université de Polynésie française) propose une analyse du style de Flora AURIMA-DEVATINE qui s’appuie sur « l’oraliture » dans ses poèmes en langue tahitienne sous le titre Flora AURIMA-DEVATINE ou quand la littérature transmet les traditions tahitiennes. Karine FROGIER LEOCADIE (également enseignante à l’Université), quant à elle, commente en français le poème Te Manava Ihotupu dans un article intitulé L’enfant Polynésien est sacré. Titaua PORCHER dans l’article Flora AURIMA-DEVATINE, la batteuse de mots étudie le rythme et le souffle des textes de l’auteure. Temiti LEHARTEL publie Le temps et l’espace d’écrire dans Tergiversations et Rêveries de l’Écriture orale, Te Pahu a Hono’ura. La traductrice principale Jean ANDERSON publie en anglais un texte traduit par Estelle CASTRO-KOSHY Simple complexité, complexe simplicité : traduire Flora AURIMA-DEVATINE. Marie LAMOTHE (traductrice en Langue des signes) publie Traduire une langue linéaire en trois dimensions. Eva TILLY, quant à elle évoque Les Influences hispaniques dans l’oeuvre de Flora AURIMA DEVATINE. (Flora AURIMA-DEVATINE était professeure d’Espagnol). Enfin la POSTFACE de Philippe GUERRE porte sur L’invention du vocatif.
Les hommages, à la fin du livre proviennent de proches : Chantal T. SPITZ, qui fit partie des fondateurs de l’association puis de la revue Littéramā’ohi et en devient la Présidente après Flora AURIMA-DEVATINE, publie le texte Un couple improbable, Daniel MARGUERON, ami de toujours, spécialiste de la littérature polynésienne : Flora ou les fidélités créatrices. Ensuite on peut lire le texte de Bernard RIGO pour qui elle écrivit la postface de Lieux dits d’un malentendu culturel et qui rédigea la préface de Tergiversations et Rêveries de l’Écriture Orale : Racines aériennes puis on peut lire un texte en anglais de Russell SOABA For the first time. Suit un hommage d’Estelle CASTRO-KOSHY : Profondeur et élévation de l’art poétique de Flora AURIMA DEVATINE puis un poème de Chantal Teraimateata MILLAUD dont le titre est parlant Ô mon amie Flora. Un poème de Mareva LEU, l’actuelle présidente de Littéramā’ohi : Immense clôture cette série d’hommages.
Tous les textes anciens et plus récents de l’écrivaine permettent aux lecteurs de prendre conscience du rôle essentiel de Flora AURIMA-DEVATINE dans le Renouveau culturel polynésien dès le départ et de suivre l’évolution de son écriture depuis plus de quarante ans. Les études sur son œuvre sont nombreuses, variées et enrichissantes. Les hommages de ses proches à la fois touchants et éclairants.
On peut dire que ce livre est un trésor pour les amoureux de la culture polynésienne et de la poésie en général.



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